Illustration
d’une démarche bioéthique
à l’interface de la recherche et de la clinique :
la démarche du Centre d’Ethique Médicale de Lille
Claude
Deschamps (CEM)
7 juin 2002- Dans le cadre du >cycle
de conférences du CEM (Génopole Lille-NPC)
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Introduction
La Génopole lilloise, dès sa création, a eu pour volonté
d’intégrer au sein de sa propre recherche sur les maladies multifactorielles un
groupe de réflexion éthique et philosophique à propos des enjeux liés à la
recherche biomédicale. Dans ce but, elle a sollicité le Centre d’Ethique
Médicale (CEM). On peut se demander a priori quel intérêt un tel projet peut
avoir pour un centre d’éthique médicale. Dans les laboratoires de recherche
impliqués dans la génopole et sur les plate-formes technologiques, il n’y a pas de médecins ni
d’infirmières dans l’exercice de leur fonction soignante. De patients, il n'y
en a point non plus, si ce n'est éventuellement indirectement par le biais de
certains prélèvements biologiques. La recherche en biologie, en sa quête de
compréhension du fonctionnement du vivant, n'est‑elle pas ainsi a priori
bien éloignée des questionnements éthiques qui peuvent se poser dans la
pratique médicale ?
Cependant,
le travail d'éthique clinique mené avec les acteurs de la médecine au sujet de
l'évolution de leur pratique nous a amenés à constater que la pratique clinique
semble de plus en plus traversée, voire déterminée par les logiques à l'oeuvre
dans la recherche en biologie. Les questions éthiques posées en clinique
semblent ainsi de plus en plus conditionnées par les logiques à l'oeuvre dans
l'élaboration des connaissances qui la fondent. Dans un tel contexte, mener une
réflexion éthique avec des chercheurs en biologie, bien en amont de la clinique,
nous a semblé un moyen d'aller en quelque sorte à la racine des questions
posées en clinique. Il s'agit notamment de chercher à
anticiper les questions posées en clinique, en interrogeant de manière critique
le type de médecine émergeant des logiques à l'oeuvre dans les laboratoires de
recherche. Nous avons ainsi été amenés à développer depuis plusieurs années au
sein de notre Centre un axe de recherche « Ethique et recherche en
biologie ». Dans cet horizon, la génopole nous
semble constituer un lieu-clef d’observation, par les pratiques cliniques
innovantes qui pourraient découler de la logique à l’œuvre dans les nouvelles
pratiques et thématiques de recherche suscitées par la génopole.
On peut penser à la médecine prédictive, à la pharmacogénomique,
à la pharmacogénétique, à la thérapie génique, qui s’appuient
sur la biologie à haut débit. Ce travail d’observation et d’interprétation
est en cours, en collaboration avec les acteurs de la génopole.
Une première synthèse sera soumise à débat à l’occasion d’un forum.
Aujourd’hui,
nous vous présentons la démarche même de recherche-action telle que nous la
menons depuis plusieurs années en lien avec la recherche biomédicale : la
mise au point d’une méthodologie d’émergence d’un questionnement éthique en
recherche biomédicale; les premiers résultats de sa mise en œuvre dans le
cadre de l’Institut Pasteur de Lille; la mise à l’épreuve de la pertinence de
ces résultats en éthique médicale dans le cadre d’une activité de dépistage du prédiabète; des enjeux éthiques plus fondamentaux relatifs
aux pratiques cliniques et médicales auxquels conduisent ces résultats. Cet
exposé pourrait, ce-faisant, fonder la pertinence de
la démarche de recherche en éthique médicale menée actuellement dans le cadre
de la génopole lilloise. Plus précisément, il
pourrait mettre en exergue la pertinence d’ancrer une réflexion d’éthique
médicale dans une critique épistémologique des pratiques et logiques
à l’œuvre dans la recherche biomédicale, particulièrement en génétique.
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I.- Recherche-action menée à l’Institut Pasteur de
Lille :
Elaboration de deux critères éthiques de nature épistémologique
pouvant interroger l’action de recherche
C’est
dans le cadre d’une convention de trois ans avec l’Institut Pasteur de Lille
que nous avons fondé et approfondi notre recherche en éthique à propos de la
recherche biomédicale.
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I. 1-
Note méthodologique
Il
s’agit dans un premier temps de rendre compte, de manière argumentée, de la
méthodologie à laquelle nous avons eu recours dans le but d’inscrire une
réflexion éthique au sein d’une institution de recherche.
Concrètement,
sur le terrain, il est apparu que le contexte était peu favorable au
développement d’un questionnement éthique.
Plusieurs
chercheurs ont eu des réactions de méfiance lors de nos premiers contacts.
L'éthique, en ses connotations normatives prégnantes dans le domaine de la
bioéthique, leur apparaissait comme une sorte de commission de sécurité
(d'autant plus que nous venions de la Catho) qui viendrait les gêner, voire les
freiner dans le développement de leurs recherches scientifiques. Le fait de
percevoir qu'Armelle de Bouvet et moi-même apprécions de l'intérieur la
recherche en biologie dont nous sommes issues a certainement contribué à tisser
des liens de confiance, préalable nécessaire à un véritable partenariat pour
une réflexion en éthique.
On
pouvait également attendre de nous la mise en place rapide d'un genre de comité
d'éthique pour l'institution. Il nous a fallu argumenter le bien‑fondé
d'une démarche réflexive en amont, une sorte de « recherche fondamentale en
éthique » menée avec les acteurs de l'institution eux‑mêmes à partir de
leur pratique. Ce travail de questionnement sur les pratiques constitue en
effet, pensons-nous, un préalable indispensable pour élaborer des points de
repères, des « critères », qui permettraient ultérieurement
d'interroger l'action, notamment en ses implications médicales.
I.1.1- Un
constat : la méthode scientifique est intrinsèquement peu favorable à
l'émergence d'un questionnement éthique en recherche fondamentale.
Plus
fondamentalement, il s’avère que la méthode scientifique est intrinsèquement
peu favorable à l'émergence d'un questionnement éthique en recherche
fondamentale. Bon nombre de chercheurs nous ont d'emblée dit que, si les
questions bioéthiques en général pouvaient éventuellement les intéresser, ils
ne voyaient pas en quoi leur travail au quotidien pouvait avoir un lien avec
l'éthique telle qu’ils se la représentaient. Il nous a fallu regarder de plus
près pourquoi le questionnement éthique était moins facile dans le milieu de la
recherche qu’en clinique, afin de pouvoir fonder une méthodologie d'émergence
de questionnement éthique adaptée au monde de la recherche biomédicale. Un
détour théorique nous a permis d’expliciter en quoi, aux trois niveaux
suivants, la méthode scientifique est intrinsèquement peu favorable à l'émergence
d'un questionnement éthique en recherche fondamentale.
Au niveau du
sujet observant:
Méthodologiquement, la science
est fondée sur le principe d'objectivité. Elle a pour idéal de réduire le sujet
observant à sa forme de rationalité logique pure : le chercheur doit avoir un
raisonnement scientifique le plus logique et objectif possible. Dans l'exercice
de son travail d’élaboration des connaissances, il doit, autant que faire se
peut, laisser de côté ses questions existentielles, émotions et croyances. Cette
réduction existentielle du sujet observant ne semble pas très favorable à une
réflexion quant à la portée de l'action menée. Pour parler dans des catégories
kantiennes, c'est sa raison théorique qui est sollicitée dans l'acte de
connaître. L'exercice de sa raison pratique qui réfléchit sur le sens et la
valeur de l'action (y compris l'action cognitive) est
estompé.
Le chercheur peut parfois se poser
des questions sur le sens et la portée de ce qu'il fait. Par exemple : quelle
est l'opportunité de travailler sur telle maladie rare contractée surtout en
Occident, eût égard à l'évolution du paludisme dans le monde? Ces questions
sont présentes, mais elles sont souvent mises en veilleuse; la méthode
scientifique ne leur laisse pas de place, et il manque de lieux institutionnels
pour les dire et en débattre.
Nous avons ainsi été amenés à nous
demander quelles conditions pourraient conforter l'émergence du sujet observant
en tant que sujet moral qui réfléchit de manière argumentée, dans l'exercice
même de sa profession, à la portée de son action.
Au niveau de la
connaissance:
Par principe, la connaissance
objective est considérée comme étant neutre du point de vue des valeurs :
seules les applications qu'on peut en faire seraient bonnes ou non. Le
chercheur prend parfois conscience que la théorie scientifique à laquelle il
adhère l'oblige à considérer le fonctionnement du vivant d'une manière qui
n'est pas neutre quant à la représentation du vivant et à la vie sociale qui peuvent en résulter. Dans le domaine de la génétique en
particulier, il peut parfois pressentir les enjeux sociaux de sa recherche...
Mais, souvent, il garde ce questionnement comme un point aveugle, son travail
étant de progresser dans la connaissance. Il pense qu'il revient à d'autres de mesurer
l'impact de ses connaissances, voire de porter un jugement sur l'éthicité de leur application des connaissances.
Nous
avons alors eu à chercher quelles conditions pourraient aider les acteurs
scientifiques à réfléchir à l'impact que peut avoir, sur la société, leur
logique cognitive et leurs progrès dans la connaissance, en amont même de toute
application de ces connaissances.
Au niveau de
l'objet scientifique:
Par
méthode, l'objet de recherche, même quand il s'agit du vivant est réduit
existentiellement : il est méthodologiquement réduit à de la « substance
étendue » (Descartes), souvent isolé dans un laboratoire et abstrait du
contexte de vie, voire de société, où il se situe.
Il
arrive à l'acteur scientifique de se poser des questions quant à la manipulation
du vivant qu'il opère en laboratoire. Mais souvent il s'habitue au geste qu'il
fait, et il ne le considère plus guère qu'en son aspect technique prometteur de
résultats. Ainsi, il peut lui arriver, à la longue, de ne plus percevoir de
différences selon qu'il injecte dans des oeufs de souris des gènes humains ou
murins, ou selon qu'il manipule dans le but de provoquer un cancer ou, au
contraire, de le prévenir.
Dès
lors, il y a lieu de réfléchir aux conditions à mettre en place pour aider les
scientifiques à honorer leur questionnement (sporadique ou plus durable) quant
à la légitimité et aux enjeux de leur manipulation du vivant.
I.1.2- Dans un
tel contexte, argumentation concernant la méthodologie adoptée
Dans
un tel contexte épistémologique, il y avait lieu de recourir à une méthodologie
favorisant l’explicitation d’un questionnement éthique des acteurs de la
recherche au cœur même de leurs
pratiques. La méthodologie adoptée, mise à l’épreuve aujourd’hui dans le cadre
de la génopole, s’est inspirée de 1a méthodologie
d'éthique clinique
déployée par le Centre. Elle semble répondre, en chacun des points décrits
ci-dessous, aux obstacles présentés ci-dessus.
Expression des
acteurs scientifiques au sujet de leur propre pratique
En
parlant de leur pratique de recherche, les scientifiques réalisent plus
fortement que, dans l'exercice même de leur acte de connaissance, ils sont des
sujets agissants qui ont à poser des choix éthiques. Ils opèrent une première
prise de distance éthique par rapport à leur travail, en formulant des
interrogations au sujet des tensions qu'ils peuvent éprouver entre
la tâche cognitive qui leur incombe et les conditions dans lesquelles ils
travaillent. Nous verrons que ces interrogations, même si dans un premier temps
elles ne sont que de nature épistémologique, peuvent servir de support à
l'émergence d'un questionnement éthique plus structuré sur les enjeux, y
compris sociétaux, de leur travail. L'éthique narrative favorise ainsi le
déploiement de la subjectivité des acteurs scientifiques
au coeur de leur pratique professionnelle, alors même que la méthode
scientifique y est peu favorable.
Analyse du
contexte dans lequel s'inscrit cette action
L'analyse
du contexte menée avec les acteurs administratifs et scientifiques favorise la
prise de conscience que, même dans une démarche de recherche très fondamentale,
l'action est influencée par des logiques de natures diverses, notamment
socioculturelles et économiques : la science n'est pas
déconnectée de la société dans laquelle elle se fait. Les acteurs scientifiques
s'y découvrent agissant dans un contexte de société où il y a des contraintes,
au coeur desquelles ils peuvent exercer leur liberté d'être moral et leur
créativité éthique.
Élucidation des
enjeux éthiques de la pratique de recherche
L'élucidation
des enjeux éthiques sous-jacents aux tensions repérées dans la pratique de
recherche permet de réaliser que, même à travers un travail de quête de la
connaissance pour la connaissance, la connaissance objective n'est pas si
neutre qu'on le dit : elle a un impact sur la société, notamment en termes
de représentations du vivant et de la santé qu’elle induit. Les chercheurs réalisent ce faisant la responsabilité qui leur incombe dans
la société, y compris à travers leur action strictement cognitive. Il convient
alors d'expliciter avec eux certains questionnements éthiques et philosophiques
à propos de la recherche biomédicale et d'élaborer des critères éthiques
permettant d'interroger leurs pratiques en leur finalité et en leurs conditions
d'exercice.
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I.2- Résultats
de la mise en œuvre de cette méthodologie à l’Institut Pasteur de Lille
La
recherche en éthique menée à l’Institut Pasteur de Lille selon cette
méthodologie a été effectuée selon deux modalités permettant
d’interpréter l’action de recherche tant à l’échelle du
fonctionnement institutionnel qu’à celle d’un laboratoire
précis :
-
un groupe interdisciplinaire de réflexion
éthique et philosophique en recherche biomédicale : il a réuni pendant
trois ans tous les deux mois des acteurs scientifiques et administratifs du
site Calmette ainsi que l’équipe du CEM ;
-
un séminaire de réflexion éthique au sein
d’un laboratoire de recherche : il a eu lieu tous les
mois avec des membres d’une équipe de recherche (chercheurs statutaires,
post-doctorants, techniciens, étudiants, secrétaire, etc.) ainsi que deux
chercheurs du Centre d’Ethique Médicale.
Nous ne
présenterons ici que les principaux résultats de cette recherche.
L’observation et l’interprétation du contexte institutionnel avec les
acteurs eux-mêmes a mis en évidence que
l’Institut Pasteur de Lille, dans la ligne de la politique nationale actuelle, organise de plus en plus
son pôle de recherche en lien étroit avec le monde industriel, notamment les
industries de la santé: création d’un département Innovation, Transfert et
Valorisation Technologique ; augmentation du nombre de contrats entre
laboratoires et industries, nombre croissant de dépôts de brevets ;
création de start-up ; opérations boursières... Il s’est avéré que les
contraintes économiques, politiques et financières de cette institution
conduisent non seulement à une exploitation de plus en plus rapide des
résultats de la recherche par le secteur privé, mais aussi à une forte
détermination de l’activité de recherche par la médiation industrielle.
Les séminaires menés avec des acteurs d’un laboratoire a mis en évidence
que cette mutation de la recherche, de plus en plus finalisée vers des
applications par le secteur privé, provoque une certaine perplexité chez les
chercheurs dans l’exercice même de leur fonction cognitive de quête de
compréhension du fonctionnement du vivant. Une des difficultés rencontrées est
celle de garder une distance critique par rapport à leurs résultats, en leur
obtention, en leur interprétation et en leur communication (outil technologique
de plus en plus sophistiqué et donc de moins en moins intelligible ;
pression à valoriser les résultats dont on pourra tirer une application
industrielle, aux dépens d’une interprétation et d’une présentation exhaustives
des résultats en leurs incertitudes ; etc.). Les chercheurs se sentent également
souvent contraints à travailler selon un modèle et une théorie donnés, pour des
motifs financiers ou par contrainte d’utilisation de certains instruments. Par
exemple, le fait de travailler sur un séquenceur fourni sous contrat par une
industrie induit à travailler selon une approche génétique du vivant, afin d’amortir l’appareil et d’honorer le
contrat. Ces contraintes renforcent la difficulté de tenir un recul critique
par rapport aux modèles et théories utilisés.
À partir de cette étude et de compléments bibliographiques, notamment en
sociologie et en épistémologie des sciences, nous avons alors formulé deux
critères de nature
épistémologique : une mise à l’épreuve aussi fiable que possible des
résultats ; une distanciation critique par rapport aux modèles et
théories. Ces critères convoquent les chercheurs à assumer autrement leur
responsabilité éthique, dans l’horizon des liens de plus en plus étroits entre
recherche et clinique. Ils peuvent notamment les aider à argumenter, d’un point
de vue éthique, une attitude de précaution concernant une utilisation clinique
insuffisamment scientifiquement fondée des résultats qu’ils obtiennent dans
leurs recherches : explicitation des incertitudes inhérentes aux résultats
en leur obtention et interprétation ; explicitation des limites du champ
de validité des modèles théoriques avant que ceux-ci ne soient appliqués à la
personne humaine ; etc.
Nous avons pu mettre à l’épreuve la pertinence éthique de ces critères
épistémologiques au niveau de deux pratiques cliniques : un centre de
dépistage du prédiabète de type I chez l’enfant et un
service de médecine fœtale. La réflexion menée avec
l’équipe du centre clinico-biologique de dépistage du
prédiabète peut être particulièrement intéressante
dans le cadre de la génopole, puisque cette activité
de dépistage repose fortement sur une démarche de recherche où la connaissance
en génétique est sollicitée de manière privilégiée, et puisqu’il s’y construit,
à partir de cette connaissance en génétique, une pratique de médecine
prédictive à laquelle pourraient aboutir certaines recherches menées dans le
cadre de la génopole. Nous en présentons ici succintement les résultats.
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II- Mise à l’épreuve de
la pertinence du recours aux critères épistémologiques dans le cadre d’une
activité clinique:
le
dépistage du prédiabète de type I chez l’enfant
Un travail d’éthique clinique mené avec les acteurs du centre clinico-biologique de dépistage du prédiabète
de type I chez l’enfant a mis en évidence combien
le recours aux critères épistémologiques élaborés à l’Institut Pasteur de Lille
permet d’interroger non seulement l’activité de recherche, mais également la
pratique clinique de ce centre dans l’horizon de l’articulation entre génétique
et médecine prédictive.
Rappelons, pour une meilleure intelligibilité de notre étude, que le prédiabète de type I correspond à l’état pré-symptomatique du diabète de type I. Il s’installe dans
la période précédant l’hyperglycémie diabétique, et est caractérisé par une
réaction auto-immune contre le pancréas endocrine.
La pratique de recherche du centre
de dépistage porte conjointement sur la compréhension de l’installation du prédiabète et du diabète de type I, sur la mise au point de
l’outil diagnostique de dépistage du prédiabète de
type I, et sur la recherche d’un traitement préventif. Cette recherche se
déploie conjointement à une pratique clinique de dépistage du prédiabète de type I chez l’enfant.
Au cours de séminaires interdisciplinaires, les acteurs du centre (biologistes, soignants, psychologues…) ont exprimé
les incertitudes inhérentes à leur pratique. L’explicitation de ces
incertitudes nous a amenés à faire ensemble une critique structurée des
fondements scientifiques du test de dépistage en cours d’élaboration, et à en
mesurer les enjeux éthiques dans la pratique clinique de dépistage.
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II. 1- Enjeux éthiques d’une critique épistémologique relative à
l’obtention des résultats sur lesquels repose le chiffrage statistique du
risque
Par
le recours au critère épistémologique de mise à l’épreuve aussi fiable que
possible des résultats en leur obtention et interprétation, nous avons mené,
avec les acteurs du centre de dépistage, une critique de la fiabilité techno-scientifique du chiffrage statistique du risque du
(pré)diabète, et nous avons pu en
mesurer les enjeux éthiques en termes de pratique clinique.
L’outil
diagnostique de ce qui est appelé au Centre “ dépistage du
prédiabète de type I chez
l’enfant ” repose sur une association de marqueurs
génétiques (du système génique proche de l’insuline et du système HLA)
et de marqueurs immunologiques (ICA). La valeur prédictive positive
d'un risque intègre la prévalence de la maladie, la sensibilité des
marqueurs et leur spécificité (théorème de Bayes). Une sensibilité élevée d’un marqueur limite le
risque de faux négatifs. Une spécificité élevée limite le risque de
faux positifs.
Si les
marqueurs génétiques HLA présentent une relativement bonne sensibilité
(on retrouve les marqueurs DR3 et DR4 dans 80 % des sujets développant
un prédiabète), ils sont peu spécifiques (on
en retrouve chez 30 % de sujets témoins)... D'où un nombre élevé de faux positifs conduisant à classer dans
la catégorie " à risque " des enfants qui ne sont pas plus
prédisposés que la population générale.
Les
marqueurs immunologiques, quant à eux, présentent une relativement
faible spécificité et une faible sensibilité. En effet, si on
retrouve les marqueurs ICA chez 70 à 80 % des diabètiques de type I (DID) et dans 3 à 5 % des
fratries d’enfants DID on ne les retrouve pas chez 1/3 des DID. De plus, la majorité des frères et soeurs
d’un enfant diabétique chez lesquels on retrouve des marqueurs ICA ne
développent pas de diabète. Il s’ensuit un
nombre élevé de faux négatifs
conduisant à ne pas classer dans la population " à risque "
des enfants qui pourtant devraient y être classés.
Ce
nombre élevé de faux positifs et de faux négatifs est d’autant plus significatif que la valeur prédictive de risque de
diabète de type I chez l’enfant est affaiblie par la faible prévalence
de cette maladie : de 0,2
à 0,4 % dans la population générale, de l’ordre de 3% si un des deux
parents est diabétique, de l’ordre de 5% si un membre de la fratrie
est diabétique.
L'enjeu
éthique d'une telle critique épistémologique des résultats apparaît clairement
en termes de pratique clinique. Cet enjeu se décline tant au niveau de la
fiabilité des résultats du test proposé (conduisant à classer les enfants dans
des catégories “ à risque supérieure à la moyenne” ou “ à risque non supérieur à la population
générale ”), qu’au niveau des conséquences de ce classement, puisqu’on
propose aux enfants classés “ à
haut risque ” (c’est-à-dire positifs au niveau des marqueurs génétiques et
immunologiques) d’entrer dans un essai thérapeutique d’injection par piqûres quotidiennes d’insuline...
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II. 2- Enjeux éthiques d’une
critique épistémologique du modèle sur lequel repose le test de dépistage
Nous avons, avec l’équipe du centre clinico-biologique,
mené une critique épistémologique plus structurée du modèle compréhensif sur
lequel est fondé le test de dépistage, à savoir l’altération des îlots de Langerhans par des autoanticorps
(prédiabète de type I), aboutissant à une diminution
d'insuline puis à l'état de diabète.
Nous
avons ainsi pu repérer ensemble combien le recours aux marqueurs
immunologiques fondé sur un tel modèle dans le cadre du
dépistage du prédiabète est marqué par
l’incertitude à plusieurs niveaux. Premièrement, ces marqueurs
présentent une très grande variabilité interindividuelle, que ce soit
dans leur type, leurs taux ou leur chronologie d’apparition. De plus,
leurs taux évoluent dans le temps, avec possibilité de chutes voire de
séroconversions, ce qui justifie le suivi immunologique annuel de tous
les enfants, y compris de ceux classés comme présentant un faible
risque de développer le diabète.
Plus
fondamentalement, la réflexion épistémologique a révélé que ces
marqueurs s’avèrent n’être, en fait, que des témoins de l’installation
du prédiabète : ils ne sont que la
résultante de la crise auto-immune. Les marqueurs ICA, dirigés contre
un ensemble d’antigènes insulaires, ne sont même que des témoins
indirects d’installation. Ils ne permettent que de mesurer les
conséquences biologiques de l’insulite. En
ce sens, abstraction faite de leur précocité d’apparition, ils
auraient un statut analogue aux autres types de témoins d’installation
du prédiabète, par exemple les témoins
métaboliques de la baisse de l’insulino-sécrétion due à la destruction des îlots
de Langherans quelques mois avant le
diabète. En aucun cas ils ne sauraient être prédictifs à l’égard de
l’installation du prédiabète.
Au
mieux, ces marqueurs immunologiques pourraient être utilisés pour
prédire l’évolution de l’état de prédiabète
voire l’advenue du diabète de type I. Même dans ce cas, la force de
prédiction des marqueurs ICA demeure faible à cause de leur cinétique peu précise, de leur
variabilité inter-individuelle et du fait
qu'on les retrouve dans certains cas de réactions auto-immunes
manifestement non liées à un état de prédiabète. Ces marqueurs, à eux seuls, ne sont
donc pas de bons marqueurs de prédiction de l’évolution de l’état du
prédiabète. De fait, consciente de cette
limite, l’équipe du centre de dépistage recourt à une combinaison de
marqueurs afin d’augmenter la force prédictive positive relative à la
destruction des îlots (cytokines) et par rapport à l’advenue du
diabète (quatre marqueurs humoraux: ICA, IAA, GADA, IA2)... Elle leur
a même associé des marqueurs génétiques.
Cette
critique épistémologique du recours aux marqueurs immunologiques a ainsi amené
l’équipe du centre de dépistage à s’interroger sur la valeur du modèle
immunologique sur lequel repose leur activité de dépistage et de prédiction.
Et, de fait, le modèle de compréhension de mise en place du prédiabète
et du diabète par destruction auto-immune des îlots de Langerhans
a été réfuté par l'échec de l'essai thérapeutique par insuline, à l'occasion
de la levée du double aveugle en l’an 2000. Cette réfutation n’aurait-elle pas
pu être anticipée par une critique épistémologique a priori du modèle
compréhensif ? Ici se manifesterait la pertinence éthique du recours au
critère épistémologique de rapport critique au modèle utilisé. En l’occurrence,
interroger a priori le modèle dont dépend le classement des enfants dans la
catégorie “ à haut risque ” pour lesquels un traitement préventif est
proposé n’aurait-il pas évité à ces enfants de recevoir, en vain, au quotidien,
des piqûres d'insuline ou de placebo ?
La
critique du modèle d’installation du prédiabète et du
diabète sur lequel repose le test de dépistage clinique a, ce faisant, eu une
autre conséquence à portée éthique au niveau de l’activité clinique du centre.
Elle a conduit à interroger le statut du recours conjoint à des marqueurs
génétiques, prédictifs par rapport à l'advenue possible du prédiabète,
et à des marqueurs immunologiques qui, nous venons de le voir, ne sont que des
témoins d'installation du prédiabète. Cette réflexion
épistémologique a ainsi mis au jour une ambivalence quant à la finalité du test
basé sur ces deux types de marqueurs. S'agit‑il d'un test de dépistage
prédictif du prédiabète? D'un test de dépistage pré‑symptomatique
du diabète ? D'un test de dépistage prédictif concernant l'évolution du prédiabète vers un état plus avancé ? D'un test de
dépistage prédictif de l'advenue du diabète ? Ces questions ne sont pas
dépourvues d'enjeux éthiques, tant pour le centre qui cherche à argumenter
l'action qu'il mène, que pour les familles qui, venant solliciter le dépistage
pour leur enfant, sont en droit de savoir sur quoi il porte exactement. La
critique épistémologique a ainsi amené
l’équipe à préciser, tant pour elle-même que pour les familles, non seulement
les limites du test proposé, mais l’objet sur lequel il porte, sa finalité,
question éthique par excellence.
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II. 3- Enjeux éthiques d’une
critique épistémologique du paradigme théorique présidant à l’élaboration du
test de dépistage
Dans le cadre de nos séminaires, une critique a été faite du recours
privilégié au paradigme de la théorie génétique dans l'élaboration du test.
Des réserves concernant le type de marqueurs génétiques retenus ont été
émises, puis argumentées, tant sur la base des résultats obtenus que sur celle
des fondements théoriques sur lesquels reposent le choix de ces marqueurs. Nous
avons ainsi pu mettre à l'épreuve la validité du raisonnement selon lequel on
privilégie des études de corrélations entre des marqueurs génétiques HLA et le risque
d’apparition du prédiabète. Il repose sur
l’observation fréquente d’une sécrétion d’auto-anticorps
ICA dans l’état de prédiabète. Ces ICA n’étant, comme
nous l’avons vu, que des témoins indirects et assez peu fiables d’une
installation déjà effective du prédiabète, sur quelles bases rigoureuses peut-on envisager que les
gènes correspondant puissent être des facteurs de prédisposition au prédiabète? Ce raisonnement pourrait paraître heuristique
sur un plan empirique, certains marqueurs HLA s’avèrant
effectivement être de susceptibilité ou protecteurs dans certaines familles.
Cependant, si 2/3 des enfants qui développeront un diabète de type I ont des
génotypes à risque, le 1/3 restant exprime des génotypes à bas risque ou
protecteurs.
Les marqueurs génétiques du système génique HLA s’avèrent ainsi avoir une faible
valeur prédictive. On leur a associe dans le test de dépistage des marqueurs de
la région 5’ du gène insuline. Or même l'association de ces deux marqueurs
génétiques présente, à elle seule, une faible valeur prédictive concernant
l'advenue du prédiabète. Ceci pourrait en partie
s'expliquer par le fait que, dans l’état actuel des connaissances,
l’association de ces deux marqueurs ne correspondrait qu’à 60 % du risque
génétique, et que plus de 14 gènes interagiraient pour
favoriser ou empêcher la survenue du prédiabète.
Plus fondamentalement, les acteurs du centre ont exprimé une certaine
perplexité à l’égard du fait que seuls des marqueurs de nature génétique soient
retenus comme marqueurs de susceptibilité dans le cadre de leur activité de
dépistage prédictif du prédiabète de type I. Est-il
scientifiquement fondé de ne retenir que ces marqueurs de nature génétique,
alors qu’une part importante de la prédisposition a été reconnue comme ne
relevant pas directement des caractéristiques génétiques ? On constate, en
effet, chez des jumeaux homozygotes humains un taux de concordance de seulement
40%. On pourrait penser que
ces variations sont dues à des facteurs environnementaux ou comportementaux à
l’égard desquels les sujets pourraient présenter une susceptibilité génétique
particulière. Mais des études montrent l’hétérogénéité du développement du
diabète dans une population de souris NOD supposées génétiquement
identiques, et vivant dans un même environnement : 70 % des femelles et 10
% des mâles développent un diabète. L’ensemble de ces
résultats montre la limite d’un recours univoque à la théorie génétique dans le
cadre de l’élaboration d’un test de prédiction portant sur une maladie connue
pour être multifactorielle.
Une réflexion particulière a été menée à propos de la représentation
causale, voire déterministe, du développement du prédiabète
qu'un tel recours à la génétique peut induire chez les familles. Pour l’équipe
de dépistage du prédiabète, le statut de simples
corrélations est clair : les marqueurs génétiques ne sont considérés que
comme des marqueurs de susceptibilité, témoins d’une prédisposition établie sur
la base de corrélations, et non comme des causes directes ou indirectes de
l’advenue possible du prédiabète. Cependant, ce
statut n’est pas évident à transmettre en sa subtilité auprès des familles.
On peut se demander si le fait d’évaluer un risque a priori sur base d’un
tableau de corrélations génétiques établies a posteriori à partir de cas
cliniques (par comparaison à des personnes restées saines malgré un contexte
familial à risque) ne conduit pas les familles à se représenter de manière
abusive les gènes de prédisposition comme des facteurs causaux, même uniquement
secondaires, de l’advenue du prédiabète. De fait,
malgré le soin apporté aux informations transmises, le recours à des marqueurs
génétiques suscite souvent chez les
parents des attentes, voire des angoisses, disproportionnées par rapport à ce
que l’état actuel des connaissances en génétique peuvent leur fournir. On
mesure ici les enjeux éthiques d'un décalage pouvant exister entre, d'une part,
ce que les scientifiques peuvent affirmer de manière épistémologiquement
rigoureuse à propos des connaissances en génétique et, d'autre part, la
représentation courante de la génétique telle qu'elle est souvent véhiculée par
les médias. La critique épistémologique
peut contribuer à diminuer cet écart, et ainsi permettre à la médecine
prédictive de se développer dans un cadre à la fois plus scientifiquement et
plus éthiquement recevable.
[haut de page]
Conclusion
intermédiaire
L’ensemble des réflexions menées avec les acteurs du centre de dépistage
nous amène ainsi à constater combien les critères épistémologiques de rapport
critique aux résultats, aux modèles et aux théories s’avèrent pertinents, d’un
point de vue éthique, dans le cadre de l’élaboration et de l'utilisation de
l’outil diagnostique de dépistage du prédiabète de
type I. La critique épistémologique montre, ce faisant, à quel point, dans le
cadre d’un dépistage biomédical de nature prédictive, il est important de
choisir de manière théoriquement fondée les marqueurs à partir desquels on
définit un risque. Elle permet d’établir sur des bases aussi rigoureuses que
possibles le modèle duquel dépendra la qualité des résultats en leur obtention
et en leur interprétation et donc la valeur du test de dépistage. Ceci s’avère
d’autant plus important dans le cadre d’essais thérapeutiques qui sont
effectués sur base des résultats de ce dépistage.
La critique épistémologique menée avec les acteurs du centre clinico-biologique a également permis de clarifier les
finalités de l’action menée et d’interroger les conditions à mettre en place
pour honorer à la fois la démarche de recherche et la démarche clinique, d’une
manière qui soit scientifiquement rigoureuse et respectueuse des patients.
L’explicitation des incertitudes scientifiques du test de dépistage,
favorisée par la présence de biologistes, a ainsi conduit l’équipe à affirmer
de façon plus forte la démarche de recherche en assurant un suivi des familles
dans le cadre explicite d’un protocole de recherche pour lequel on sollicite
leur consentement libre et éclairé.
La complexité révélée par cette réflexion a également conduit l’équipe à
soigner, avec l’aide d’une équipe de psychologues cognitivistes, le contenu scientifique
de l’information à donner afin de promouvoir l’autonomie de décision des
familles en les aidant notamment à réaliser les points suivants : les
résultats du test ne sont que de l’ordre d’un diagnostic de prédisposition à
des facteurs déclenchants ; ce diagnostic est formulé en termes de risque
dont les bases scientifiques sont encore en cours d’élaboration ;
probabiliste par nature, ce diagnostic ne permet pas d’établir de pronostic
certain concernant des individus singuliers ; dans l'état actuel des
connaissances, il ne permet pas de fonder scientifiquement d’espoir quant à un
éventuel traitement préventif.
Ce séminaire de réflexion éthique, rassemblant biologistes, cliniciens,
psychologues et philosophes, montre ainsi la pertinence de créer des espaces de
réflexion où les acteurs puissent interroger de façon critique, notamment sur
un plan épistémologique, leurs pratiques en leurs finalités et modalités.
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III.- Enjeux éthiques plus
fondamentaux révélés par la critique épistémologique :
Nous
avons pu mesurer la pertinence éthique, dans le cadre du dépistage du prédiabète, du recours aux critères épistémologiques. Il
apparaît, entre autre, que le recours à ces critères appelle à prendre des
dispositions de précaution afin de limiter au maximum, en clinique, les échecs
liés à la sollicitation de connaissances scientifiques insuffisamment mises à
l’épreuve. Nous avons vu que cette attitude de précaution s’avère d’autant plus
pertinente dans le cadre du développement de pratiques cliniques qui
s’élaborent de manière concomitante aux connaissances scientifiques et à
l’objet diagnostique sur lesquels elle repose. C’est le cas du dépistage du prédiabète de type I. Cela pourrait également être le cas
de la médecine prédictive et d’autres pratiques cliniques qui pourraient
émerger des pratiques de recherche de la génopole.
Cependant,
dans un tel contexte de construction simultanée de pratiques cliniques et des
savoirs techno-scientifiques sur lesquels
elles reposent, le recours aux critères épistémologiques conduit à une critique
plus fondamentale convoquant, sur le plan éthique, à davantage qu'à cette
simple attitude de précaution. Cette critique épistémologique vient interroger
la représentation que l’on peut avoir du savoir scientifique, de la clinique et
de la médecine. Elle conduit à
élucider les représentations du vivant, du vivant humain, de la maladie et de
la santé qui sont induites par la logique techno-scientifique
et à élaborer des critères éthiques de validité d’une pratique médicale non
réductible à son aspect techno-scientifique. Notre
champ d’illustration d’une telle réflexion plus fondamentale, sera celui des
liens entre génétique et médecine prédictive, qui furent notre premier lieu
d’observation, et qui ne sont pas dépourvus d’intérêt dans le cadre de la génopole Lille-NPC.
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III. 1- Pertinence éthique d’une critique épistémologique
permettant d’interroger une certaine représentation que l’on peut avoir du
savoir scientifique et, ce-faisant, de la clinique
III.1.1-
Certitudes et incertitudes en sciences empirico-formelles
(Une clinique techno-scientifique sans failles ?)
Si les
critères épistémologiques permettent de fonder une attitude de précaution évitant de solliciter en clinique des
connaissances insuffisamment mises à l’épreuve, on peut se demander avec Karl
Popper si cette mise à l’épreuve pourra jamais être parfaite. En d’autres
termes, on peut se demander s’il est légitime d’espérer parvenir un jour à une
clinique techno-scientifique sans failles fondée sur
un corpus complet de connaissances certaines concernant le fonctionnement du
vivant.
Selon
les mots mêmes de Karl Popper, il n’y aurait jamais de vérité scientifique
définitivement établie. Dans l’horizon
des liens entre recherche et clinique, cette incertitude se manifesterait dans
la fragilité opérationnelle de l’usage, en clinique, des connaissances
scientifiques. Le fait d’avoir à “ cristalliser ” les
connaissances scientifiques dans un objet à usage diagnostique ou pronostique
mettrait au jour, certes, les incertitudes inhérentes à l’état actuel des
connaissances, mais, plus fondamentalement, il révèlerait les incertitudes
inhérentes à la connaissance objective, notamment en son caractère opératoire.
Les
critères épistémologiques auraient ainsi une portée éthique radicale,
convoquant les acteurs scientifiques, contrairement à ce que la société peut
sembler attendre d’eux, à expliciter l’incertitude inhérente à leur action
cognitive et à dire leur perplexité quant au recours univoque qui pourrait être
fait de leurs résultats en clinique. Le recours aux critères épistémologiques
permettrait ainsi de critiquer le fait de se représenter la médecine comme une
science exacte, ou de croire, comme Claude Bernard à un moment donné de sa vie,
qu’elle peut devenir une science certaine, vraie, déterministe, dépourvue
d’incertitudes...
Quand bien même les connaissances en génétique progresseraient, comme cela
semble être le cas dans le cadre de la génopole, tant
au niveau quantitatif (banques de données) que qualitatif (scientificité du
calcul statistique du risque; recours à d’autres types de théories telles les
théories des systèmes dynamiques non linéaires), au sein de la médecine
prédictive l’incertitude inhérente à la démarche scientifique telle que décrite
par Popper demeurerait.
III.1.2-
Objectivité et interprétation en sciences empirico-formelles
(Dimension
interprétative de la clinique appelant à une action qui se risque)
Une
critique épistémologique fondée sur la mise en œuvre des critères de rapports
aux résultats, modèles et théories, conduit à affirmer de manière argumentée
qu'il y aurait une dimension d’interprétation même dans les sciences empirico-formelles, quelle que soit leur prétention
objectivante. Jean Ladrière, dans L’articulation
du sens,
décrit un cercle méthodologique inhérent aux sciences empirico-formelles :
il y a un perpétuel va-et-vient entre l’élaboration d’hypothèses et le contrôle
expérimental, entre des objets formels conçus dans un système logique portant
sur des possibles et des faits scientifiques observés (construits) expérimentalement.
Dans ce cercle méthodologique ne se glisserait-il pas une part d’interprétation
dans ces sciences dites objectives ? Les théories ne sont-elles pas
élaborées à partir d’une pré-compréhension du monde
issue d’un contact avec le monde ? Ne sont-elles pas mises à l’épreuve par
la médiation d’observations faites à partir d’un cadre interprétatif ? Ne
pourrait-on pas voir là une analogie avec le cercle herméneutique décrit par Gadamer au sujet de
l’interprétation d’un texte? La science expérimentale elle-même ne serait pas
strictement objective (à moins d’appeler objectivité une certaine forme
d’intersubjectivité avec accord sur des argumentations…), mais elle
comporterait intrinsèquement une dimension interprétative.
La
pratique clinique, même si elle repose étroitement sur les sciences empirico-formelles, présente ainsi toujours en son activité
diagnostique et pronostique une dimension herméneutique. Il y a ainsi lieu de
souligner que, tout en cherchant à progresser en scientificité, l’acte clinique
demeurera toujours un acte qui se risque en une interprétation non dépourvue
d’incertitudes. N’est-ce pas ce que révèle l’évaluation demandée par l’Evidence
Based Medicine (EBM), qui,
en toute rigueur de termes, ne serait pas une évaluation fondée sur des
preuves, mais une évaluation de “ mise en évidence ”, de rendre
compte d’actions et d’interprétations dans un contexte d’incertitudes ?
A
fortiori, la pratique médicale, qui se rapporte au corps humain vivant et qui
se déroule dans un dialogue entre un médecin et son patient, est une pratique
de nature herméneutique où le médecin doit se risquer dans une action
incertaine. Le médecin doit y poser des choix conjuguant des données scientifiques
affirmant des généralités considérées comme certaines à partir d’expériences de
laboratoire, et une expérience clinique collectionnant des cas particuliers et
portant sur des personnes singulières affectées en leur existence… Il y aurait
une “ essence irréductiblement anthropologique de la maladie ” qui résiste à la pratique
objectivante des sciences expérimentales… Le recours aux critères
épistémologiques permettrait ainsi de resituer la pratique clinique comme non
réductible à l’application, sur le corps humain, d’une techno-science
en ses connaissances et capacités opérationnelles objectivantes. Comme le
spécifie Gadamer, la médecine serait alors également
à appréhender comme un art, et non pas comme un simple acte techno-scientifique …
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III. 2- Pertinence de la critique épistémologique
permettant d’élaborer des critères éthiques pour une pratique médicale non
réductible à sa dimension techno-scientifique
III.2.1- Le
statut des techno-sciences comme milieu déterminant
et non plus seulement comme moyen
(Détermination
de pratiques de médecine prédictive par la logique à l’œuvre en génétique)
Nous
avons vu que la critique épistémologique de l’activité de dépistage du prédiabète montre que, loin de se limiter à utiliser des
connaissances déjà acquises en génétique, la pratique clinique se construit en
même temps que le socle de savoir techno-scientifique
sur lequel elle repose. En effet, il y a, en même temps que l’émergence d’une
pratique de médecine prédictive, la recherche d’une compréhension causale de
l’installation du prédiabète et du diabète, et
l’élaboration concomitante d’un outil diagnostique de dépistage reposant sur ce
savoir. Ce contexte d’imbrication des pratiques de recherche et de clinique
favorise la détermination de la pratique médicale par les théories
sous-jacentes à l’élaboration de l’outil techno-scientifique.
Ainsi, nous avons vu que l’élaboration de l’outil de dépistage du prédiabète privilégie une approche du diabète qui tient
davantage compte de facteurs génétiques que de facteurs environnementaux et
psychologiques, alors même qu’on reconnaît à ceux-ci un rôle important.
Dans
un tel contexte de co-construction, la technique ne peut plus être seulement
appréhendée selon un registre instrumentaliste en termes de moyens que le
clinicien pourrait choisir d’utiliser - ou non - dans le cadre d’une relation
de soin. Elle aurait le statut d’un
milieu déterminant la pratique médicale. Nous nous
trouverions dans la situation déjà envisagée par Heidegger :
“ Supposons maintenant que la technique ne soit pas un simple moyen :
quelles chances restent alors à la volonté de s’en rendre maître ? ”. La posture
éthique, dans un tel contexte, ne pourrait plus consister uniquement en une
régulation bioéthique à propos de l’usage qu’il convient de faire, en médecine,
des résultats techno-scientifiques. Elle serait
convoquée à s’ancrer dans une réflexion philosophique plus large, qui interroge
le milieu techno-scientifique comme nouveau “ milieu ”
d’exercice de la moralité, qui interroge l’action en tant que déterminée par le
milieu techno-scientifique . Cette réflexion, nous
l’avons menée notamment à propos de la pratique du dépistage du prédiabète, en nous appuyant sur une critique de la théorie
génétique sous-jacente. Elle pourrait avoir une valeur heuristique dans le
cadre des enjeux éthiques de la génopole Lille-NPC dont le thème « Pathologies mulltifactorielles associées au vieillissement »,
l’organisation (notamment les plate-formes) et
certaines expressions de vulgarisation (par exemple, « Du gène au
médicament ») semblent prometteurs pour le développement de pratiques
médicales fortement déterminées par la logique à l’œuvre en génétique.
III.2.2-
Elaboration de critères éthiques de validité d’une pratique médicale non
réductible à sa dimension techno-scientifique
(Pertinence des
critères de corporéité, de temporalité et d’altérité pour interroger les
représentations du vivant, de la maladie, de la santé, et les pratiques
médicales déterminées par la logique techno-scientifique)
La
critique épistémologique des modèles et théories scientifiques sur lesquels la
pratique de dépistage repose, nous a amené à expliciter la logique cognitive à
l’œuvre en génétique. Ce faisant, nous avons pu élucider quels types de
représentations normatives du vivant, de la maladie et de la santé le recours à
la génétique induit dans le cadre de la pratique de dépistage. Nous avons pu
repérer son impact sur la pratique médicale de dépistage, et élaborer en
conséquence des critères de validité éthique d’une pratique médicale non
réductible à son aspect techno-scientifique. Ces
critères de corporéité, de temporalité et d’altérité, sont empruntés à Jean Ladrière. Nous en avons
mesuré la pertinence dans le champ de la médecine prédictive, mais ils
pourraient aussi bien interroger toute autre pratique médicale fortement
déterminée par la logique sous-jacente au savoir technoscientifique sur lequel
elle repose, telles celles qui pourraient émerger des
recherche menées dans le cadre de la génopole.
Le dépistage du prédiabète, conjugué à une
recherche de marqueurs prédictifs de nature génétique, privilégie une approche génétique de la
maladie. La connaissance en génétique, par méthode, est objectivante. Ce
caractère est inhérent à la méthode expérimentale. Il s’ensuit une approche du
corps qui estompe sa dimension existentielle. En génétique, le corps n’est pas
appréhendé en sa corporéité habitée par un sujet (« Leib »),
mais, selon la visée de Descartes, en sa « substance étendue »
(« Körper »), voire en une
dimension informationnelle, le code génétique. Cette représentation
objectivante du corps induit une représentation de la maladie davantage comme
dysfonctionnement physiologique (« disease »),
que comme épreuve existentielle à un niveau personnel (« illness ») ou comme élément perturbateur d’un
équilibre psycho-social (« sickness »).
Cette représentation du corps et de la maladie induit,
ce faisant, une représentation de la santé elle-même très objectivée, réduisant
fortement la large définition que l’OMS en a
faite.
Cette représentation normative objectivante apparaît comme
particulièrement paradoxale dans le cadre de la pratique du dépistage du prédiabète. En effet, l’observation montre que cette
pratique peut avoir un effet anxiogène qui met l’enfant en situtation
d’ « illness » en anticipant,
par les piqûres inhérentes au test de dépistage, son entrée dans une
posture de malade: la maladie apparaît alors comme « l’angoisse dans le
silence des organes gros du risque prédictif ». De plus, cette
pratique peut provoquer une situation de « sickness »
par les modifications de comportements familiaux (surprotection, rejet…) que
provoque parfois l’annonce des résultats. La pratique de dépistage montre ainsi
les limites de la seule représentation normative objectivante du vivant quand
elle s’applique au vivant humain. Dans un tel horizon, le critère de corporéité
pourrait rappeler que le corps d’un être humain, à commencer par celui d’un
enfant soumis à un test de dépistage, n’est pas réductible à sa dimension
biologique, qu’il est aussi un corps vécu, un corps marqué par des relations
familiales et sociales.
Par ailleurs, nous avons vu plus haut (II.3- ) combien la sollicitation
de la génétique dans le cadre du dépistage du prédiabète
peut donner lieu chez les familles à une représentation causale déterministe de
la maladie comme pathologie comprise à partir d’un réductionnisme de la cause
génétique. Ceci peut paraître d’autant plus paradoxal dans le cadre du diabète,
connu pour être une maladie plurifactorielle où des situations de stress
interviennent pour une part majoritaire dans l’installation de son état pré-symptomatique. Avec Henri Atlan,
ne peut-on se demander s’il n’y a pas là un usage abusif du terme programme
pour désigner ce qui ne serait qu’un code génétique ? Avec Michel Morange,
ne peut-on se demander si l’on ne prête pas aux gènes une part trop importante
dans le développement et le fonctionnement du vivant ?
Il s’ensuit une représentation, abusive, de la maladie en termes de
fatalité génétique, que ce soit sous un registre probabiliste ou non. Le
patient, en médecine prédictive, se verrait acculé d’organiser son existence en
fonction de la possible advenue d’une maladie. Ses
projets de vie, et donc son rapport au temps et la manière dont il veut
l’habiter, deviendraient médiatisés, voire normés, par l’annonce d’un risque.
Celui-ci viendrait exacerber la conscience de la finitude et de la mort. Dans
la médecine moderne, la maladie prédite prendrait le relais du rôle joué par la
maladie chronique. « Quel est le rôle nouveau joué par la maladie
chronique dans la médecine moderne et quelle en est sa valeur ? »,
demande Gadamer. Celui-ci poursuit en
disant : « En réalité, le cheminement vers la mort reste de toutes
les maladies, la maladie chronique par excellence ». Le critère de
temporalité s’avérerait particulièrement pertinent dans ce contexte pour
interroger la validité éthique de la manière de pratiquer la médecine
prédictive : non pas inéluctablement comme possible lieu d’exercice d’un
pouvoir sur les destins, mais également comme possible médiation médicale restituant
les patients en leur projet de vie non réductible à la seule dimension
physiologique potentiellement pathologique. L’enjeu éthique en est le statut
conféré à la fonction médicale dans notre société.
Enfin, la pratique du dépistage repose sur un modèle statistique du
risque. Particulièrement en médecine prédictive, la logique à l’œuvre dans la
représentation causale déterministe que l’on se fait du programme génétique
peut conduire à une représentation normative a priori du pathologique par simple
référence à une moyenne statistique. Cette démarche d’abstraction correspond à
la visée de généralisation, voire d’universalisation, inhérente aux sciences
s’inspirant de la physique classique. Mais honore-t-elle le vivant en sa
« résitance biologique », en
sa singularité, en sa complexité organistique, en ses capacités de réactivité
par rapport aux événements ? Ne conduit-elle pas à faire abstraction de la
normativité propre à chaque organisme vivant, telle que Canguilhem l’a
explicitée ?
Cette représentation normative du pathologique véhiculerait elle-même une
représentation de la santé comme « perfection génétique a priori »
favorisant implicitement une action eugénique. Dans un tel contexte, le
critère d’altérité pourrait jouer un rôle primordial pour rappeler que derrière
ce qui, à partir de données génétiques, est considéré comme anormal, il y a une
personne exposée à la sollicitude de la communauté d’existants, appelant à être
respectée pour ce qu’elle est, en amont de ses caractéristiques biologiques.
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L’ensemble
de ce travail met ainsi en évidence la pertinence d’un recours à une critique
épistémologique dans le cadre d’une réflexion éthique. Cette critique nous a
permis d’élaborer de manière argumentée des critères éthiques de validité des
pratiques de recherche, clinique et médicale qui sollicitent la capacité
éthique des acteurs par rapport aux finalités et modalités de leurs pratiques.
Les critères épistémologiques de rapport critique aux résultats, modèles et
théories convoquent les acteurs scientifiques et médicaux à une attitude de
précaution quant à la scientificité du socle de savoir sur lequel repose leur
pratique de médecine prédictive. Le critère de distance critique par rapport
aux théories, mis en perspective avec la pensée de Jean Ladrière,
permet de formuler de manière argumentée des critères éthiques de nature
philosophique (corporéité, temporalité, altérité) qui viennent remettre dans un
horizon d’humanité le recours à la génétique en médecine prédictive.
Ces
critères, élaborés et validés non seulement dans le cadre du dépistage du prédiabète mais également dans un service de médecine
foetale, pourraient être particulièrement pertinents pour anticiper des
questionnements éthiques liés à des pratiques médicales émergeant des progrès
en génétique, telle la médecine prédictive et d’autres figures médicales
pouvant être induites par les recherches menées dans la génopole
Lille-NPC à propos des maladies multifactorielles
associées au vieillissement. Ils donnent des points de repère sollicitant la
responsabilité des chercheurs, des soignants et également des politiques
responsables du développement de la recherche et des soins, afin que des
pratiques médicales puissent être élaborées et mises en œuvre dans des
conditions qui soient épistémologiquement rigoureuses et humainement
soutenables.